Plaidoyer d’un tueur

Nouvelle

Il n’y avait rien qu’il ne puisse vaincre. Il avait l’âge du monde et en avait acquis toutes les violences et toutes les ruses. On lui prêtait les pires intentions, lui conférant ainsi un pouvoir d’assassin suprême. Ils lui avaient fait une sale réputation et il fallait qu’il la justifie. Donner la mort était son lot et il s’était habitué à ne lever dans son sillage que l’odeur méphitique de la terreur et celle, plus insidieuse, de la résignation. Depuis longtemps, leur mémoire frileuse avait oublié qu’un squale, fut-il le plus féroce, n’est rien sans les autres espèces. Nager en eaux troubles, s’immiscer dans les profondeurs, pourfendre la masse confuse qui s’agitait sans cesse autour de lui en imposant la sienne lui était aussi naturel que respirer. Il suffisait qu’il apparaisse pour que devant lui la fuite s’organise en rangs désordonnés, chacun rejoignant dans la précipitation son groupe de référence, créant même parfois des alliances impromptues et traîtresses.

Il la vit s’engouffrer sur un territoire qui n’était pas le sien avec cette assurance propre aux conquérants. Plus que la lourdeur gauche de ses mouvements et les remous qu’ils faisaient naître autour d’elle, ce furent la blancheur de sa peau et les effluves qui en émanaient qui lui indiquèrent qu’elle était d’une autre race, celle des prédateurs humains, la seule qui parvenait à catalyser en lui cette légendaire agressivité meurtrière dont ils étaient eux-mêmes les pires artisans. Plus d’une fois il les avait vus à l’œuvre ! Lui, le Seigneur des Mers, le chasseur solitaire, à qui ils attribuaient un don d’ubiquité, devait un jour ou l’autre, reconnaître sa défaite et leur concéder sa conquête. Alors seulement, ils le laisseraient tranquille, lui et ses descendants, et s’useraient à d’autres chimères. Ils avaient épuisé celles des dinosaures et des grands singes, se découvrant avec délices des parentés rassurantes avec les chimpanzés et les bonobos. Ils avaient fait du lion la majesté ombrageuse de la savane et du tigre indien, un déprédateur sanguinaire, avant de les encager dans des zoos où il leur était même arrivé d’y exposer leurs semblables humains. Ils s’émerveillaient des dauphins et laissaient mourir les baleines. Ils avaient chassé, piégé, empoisonné les loups et les ours, exterminé les bisons et tentaient de sauver les phoques et les tortues. Ses congénères tournaient fous dans d’immenses bocaux de verre sous leurs regards pétrifiés de terreur domestiquée ou mouraient silencieusement d’hémorragie lente, victimes du finning. Seuls, les oiseaux échappaient encore à leur folie. Ils s’entretuaient aussi entre eux…

Elle glissa, pirouetta, virevolta, monta, descendit, tendit la main aux balistes, effleura les coraux, suivit d’un regard prudent l’envol majestueux d’une raie manta, fendit quelques bancs de poissons, indifférente aux turbulences troublées de la masse liquide, avant d’apercevoir au lointain un éclat phosphorique, une fantastique citadelle mobile qui ondoyait silencieusement vers elle. Le grand requin blanc, la Mort Blanche ! Tant d’histoires et de légendes couraient à son sujet ! Dans les îles pacifiques, il était un dieu vengeur exigeant des sacrifices humains, hommes, femmes et enfants découpés en morceaux pour apaiser ses colères. Chez les Vietnamiens qui lui consacraient des petits autels le long des plages, il incarnait une entité protectrice. Dans les Chants de Maldoror de Lautréamont, il figurait une puissance récurrente féminine ! Mais la seule chose qui lui vint lucidement à l’esprit est qu’elle allait mourir. Il allait sûrement la confondre avec un de ses marsouins dont il était friand ! Elle s’efforça à l’immobilité, tentant de juguler la panique qu’elle sentait monter en elle, avant que son fatalisme ne reprenne enfin le dessus et cède la place une fois encore à son incroyable flegme qui l’avait maintes fois sauvé de périlleuses situations. Il était inutile de lutter. Aussi bonne nageuse soit-elle et malgré la constance de ses entraînements, elle n’était pas de taille. La fonction de cet animal était de nager sans jamais s’arrêter.

Il tournoya lentement autour d’elle en décrivant de larges cercles, ballet funèbre autant que danse nuptiale. Elle voyait sa mâchoire entrouverte et s’imagina lacérée par ses dents triangulaires. Elle se souvint avoir lu quelque part qu’à Hawaï, au temps des arènes marines, des gladiateurs se battaient en un inégal combat singulier avec des requins, ayant pour seule arme une de leurs dents, montée sur un manche de bois.

Elle se remémora les techniques d’affirmation de soi qui l’obligeait à un coaching affligeant en préparation à ses compétitions et plongea son regard dans la noirceur inexpressive des deux yeux ronds de l’animal. Elle remarqua qu’ils étaient plutôt d’un bleu azuré profond. Mais aussi impressionnant soit-il, elle le trouva laid.

Les cercles se rétrécirent. Ses nageoires l’effleurèrent. Elle chancela. Le goût délicat de la soupe aux ailerons de requin qu’elle avait dégusté la veille lui remonta en bouche. Il se tint immobile en face d’elle et détecta l’accélération de son cœur. Elle savait qu’avant l’attaque, il avait coutume de fermer les yeux. La morsure arrivait alors, brutale. La terreur implosa en elle, sans qu’elle puisse en libérer le moindre atome.

Il la dévisagea, conscient que son énormité la renvoyait à son insignifiance. Une chance pour elle qu’il n’eut pas faim ! Sa voracité inassouvie se concluait toujours par le pire des festins, celui où les mères dévoraient leurs petits et les mâles, leur compagne. Elle, elle n’était qu’une intruse, convaincue sans doute comme tous ceux de sa race qu’il observait parfois sans qu’ils n’en sachent rien, que leur curiosité immature suffisait à la Connaissance. Mille fois, elle raconterait qu’elle l’avait croisé, lui, le Tueur des Mers. A son tour, elle deviendrait une légende, bien que sa compréhension du monde marin, un bric-à-brac de théories aléatoires et d’observations fragmentaires, n’en demeure pas moins quasi-inexistante, d’autant plus que l’égoïste boulimie humaine l’épuisait inéluctablement. Sans doute, continuerait-elle d’ignorer que les lois qui le régissent, sont les mêmes lois universelles qui légiféraient également son étroit monde terrestre. Aurait-elle seulement conscience de l’utilité de leur rencontre ? Non, certainement pas ! Que les abysses marins puissent être spirituels, lui était inconcevable ! Les hommes avaient déjà oublié ce que Jules Verne avait pressenti.

Un tueur, moi ?! Là-haut, au même moment, des millions de personnes n’en finissaient plus de crever de faim, constamment, silencieusement, depuis des années et seuls, une hécatombe par trop massive ou un meurtre croustillant soulevaient sporadiquement le linceul d’indifférence générale qui habillait leur lente agonie. Moi, une machine à tuer ? Au même moment, là-haut, des types, des allumés des neurones qui se prenaient pour la réincarnation messianique d’un dieu justicier et rédempteur, en assassinaient quotidiennement froidement des dizaines et pendant que les balles distillaient la mort, les tiroirs caisses étatiques faisaient leurs comptes. Autant de prouesses mortifères que jamais aucun animal n’avait égalées.

Un coup de sa nageoire caudale le propulsa loin d’elle. Il valait mieux qu’il s’en éloigne. La colère lui aiguisait l’appétit.

 

Image tirée du film de Jacques Perrin, Océans (2010)

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott, 2011  – mise en ligne le  01/2015
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