L’ennui

Photo Edouard Boubat

 

La vie est pièce de théâtre :
ce qui compte, ce n’est pas qu’elle dure longtemps, mais qu’elle soit bien jouée.

Sénèque

S’ennuyer c’est chiquer du temps.
Cioran.

 

Aujourd’hui, j’enterre mon père. J’ai vingt ans et lui à peine cinquante. Je ne le voyais plus. L’hôpital m’a appelé. Son lit, un bateau. Ses draps, une mer de vagues froissées. Son corps, un naufragé. Il m’a étreint la main, l’air hagard. Ses lèvres bleuies, une mousse écumeuse aux commissures.

« Je meurs, j’ai mal vécu. Je n’ai jamais laissé du temps au temps. Je m’y suis enfoncé, je m’y suis étiré jusqu’à éprouver mon inexistence. J’y ai laissé mon âme. J’ai oublié de vivre. » a-t-il murmuré.

Comme d’habitude, il ne s’adressait qu’à lui-même. D’aussi loin que je me souvienne, je l’ai toujours vu courir. Un rat pressé. Il ne s’arrêtait jamais. Il épuisait son monde à tel point que ma mère, lassée d’être toujours à la fatigue dans sa course déboussolée était partie, me laissant avec lui et ma grande peine. Il se levait aux aurores, me réveillait dans son tintamarre d’aube, avec des mots bouillonnant entre ses dents et tout le bazar de vaisselle qu’il faisait d’où il extirpait deux bols immenses dans lesquels il nous versait un café noir fumant, comme il le faisait avec la soupe du soir. On le buvait vite en silence et sans sucre. J’avais huit ans, des yeux de nuit et les cheveux encore dans le sommeil.

« Ne traîne pas, Antoine, me disait-il, la vie appartient aux gens qui se lèvent tôt. »

Emile parlait peu. Tout en formules, mon père, qui lui remontaient en bouche comme une hargne. Je me taisais, le nez dans le bol tout humide de vapeur brumeuse. Le calendrier, celui accroché aux murs de la cuisine, les jours écrits en noir, un dessin humoristique en dessous et le rouge immense des chiffres qui en égrenaient le décours, me faisaient plus d’effet que mon père. Le crissement de la feuille, celle du jour dont la naissance marquait déjà la fin, un papier mince comme celui de ses cigarettes, qu’il arrachait d’un geste sec, indiquait l’imminence de son départ. Il me laissait en vrac tout habillé sur ma chaise, mon cartable posé à côté de moi, les pieds dans mes chaussures toujours trop grandes, l’énorme réveil rond posé devant moi. Et toujours la même phrase

« Quand la petite aiguille sera sur le huit et la grande sur le douze, ce sera l’heure d’aller à l’école. »

Il saisissait sa sacoche, remontait ses lunettes sur son nez, me regardait de cet air désolé et vague qui me faisait songer aux yeux morts des truites que nous vendait chaque vendredi monsieur Germain, le poissonnier, et ajoutait en claquant légèrement des talons :

« A ce soir, Antoine, et que ça sonne dans ta caboche toute cette sainte journée. Il n’y a que les gens qui n’ont rien à foutre, qui s’ennuient. Il faut du temps pour ça et eux, ils n’ont que ça à faire. »

La porte claquait. J’entendais son pas haletant qui clapotait sur le linoléum du couloir, puis le chuintement essoufflé de l’ascenseur, et enfin le silence ébréché par mes mots qui restaient en boule dans ma gorge : « au revoir, papa. » Le soir, il ne dirait rien.

Chaque jour le même scénario, jusqu’à la fin du primaire. A huit heures, c’était mon tour. J’allais à l’école comme mon père à son travail, sauf que je dévalais les escaliers et marchais le plus lentement possible jusqu’aux platanes qui procuraient à la cour de récréation, une atmosphère paisible et maternelle. Emile était expert-comptable. Enfant, tandis que je comptais et recomptais péniblement sur mes doigts, je l’imaginais à l’affût, lunettes appliquées et doigts serrés sur son crayon, chassant de sa mine tueuse les chiffres qui tentaient de déserter l’alignement martial de leurs colonnes. Si mon père n’avait pas le temps, eux, ils en avaient à revendre. Ils pouvaient s’additionner, se soustraire, se diviser, se multiplier autant de fois qu’il leur était nécessaire. A moi, ils m’échappaient.

« Tu comprends, Antoine, m’avait-il expliqué un jour où son devoir paternel avait du le mettre en verve, histoire de faire mon éducation. Les chiffres c’est comme les hommes. Quand l’ennui les tient, ils font n’importe quoi. Il faut les brider, sinon ils sont capables de s’entretuer. Regarde le dimanche. Pas de patron, pas de boulot. Les gens croient qu’ils ont une journée rien que pour eux, à bien remplir de choses chouettes. Et qu’est-ce qu’ils font ? Ils la vident de leur ennui. Tu le vois bien, non ? Le Jacques, il tient le mur de l’immeuble toute la journée, il roule clope sur clope, il pense à rien ou peut-être aux seins des filles qui passent. Le Serge, il regarde le foot à la télé ou il s’engueule avec sa bonne femme. Si tous les jours étaient des dimanches, ça finirait en tuerie. La vie, Antoine, c’est un marathon. Un contre la montre. Pas le temps de t’arrêter, c’est marche ou crève. Tu devras choisir, toi aussi. »

Le dimanche chez nous, c’était pareil que tous les autres jours de la semaine, l’aube en toutes saisons, le café brûlant et l’énorme réveil posé sur la toile cirée. Sauf que ce jour-là, on était deux à contempler les aiguilles. A huit heures tapantes, footing autour de notre immeuble. Trois tours. Le béton qui sous nos foulées, mangeait de sa calvitie grise l’herbe d’un vert pâlot. Le Jacques qui nous regardait en se marrant, les femmes qui me disaient de leurs yeux mouillés de soupirs : « pauvre petit », la montre chrono de mon père, les escaliers qu’il remontait deux par deux, la porte qui claquait encore. Il sortait ses maquettes, ses pots remplis d’allumettes, me donnait des puzzles ou des mots croisés. Mon grand-père venait parfois nous voir. Pour moi, une fête. Pour Emile, rien ou si peu. Grand-père m’emmenait dans son jardin, parfois à la pêche, rarement au parc. Je ne sais pas ce qu’il pensait d’Emile, nous n’en parlions pas. J’aimais bien travailler la terre avec Grand-père. Il m’apprenait les haricots et les tomates, me racontait son enfance, les chevaux de bois, les jours de marché avec les bestiaux, son village bourguignon qui empestait l’oignon à cause de l’usine de conditionnement, la guerre, la première et la tranchée qui lui avait pris ses poumons. J’étais perplexe. Je voyais bien qu’il prenait le temps et qu’il n’avait pas la sueur triste de son fils. Parfois même, il me donnait un verre de vin rouge coupé de limonade et posait tendrement sa main calleuse sur mon épaule. Un dimanche où je n’en pouvais plus des puzzles et des mots croisés, ni du temps compressé de mon père, j’ai osé enfin lui poser la question. Je grandissais.

« Dis, Grand-père, pourquoi il est comme ça, Emile ? Je veux dire pourquoi il a une si grande peur de l’ennui ?

– Je ne sais pas, mon petit. Gamin, il était déjà ainsi. L’inquiétude le faisait cavaler. On ne pouvait pas l’arrêter. Maintenant, je crois que c’est l’oubli qui le précipite. Ta mère. Elle non plus, elle n’est pas arrivée à le freiner. C’est un homme sans plaisir et sans doute, sans désir. Alors, elle est partie. C’était un oiseau, ta mère. On ne met pas les oiseaux en cage.

– Chaque matin, avant de partir travailler, papa me répète la même chose : « Antoine, il n’y a que les gens qui n’ont rien à foutre, qui s’ennuient. Il faut du temps pour ça. » C’est çà, l’ennui, Grand-père ? Pouvoir faire ce qu’on veut quand on veut ? Pouvoir voler n’importe quand et n’importe où comme maman ? J’aurais bien aimé qu’elle m’emmène. Emile, ce n’est pas un méchant homme, mais il a beau s’agiter dans tous les sens, qu’il soit là ou pas, pour moi c’est du pareil au même. C’est même mieux quand il n’est pas là, je respire mieux, j’ai le temps. »

Grand-père m’avait dévisagé de ses yeux sombres de cocker triste, bien enfoncés dans ses orbites cernées de noir avec ce regard qui me donnait l’impression qu’il souriait tout le temps, avait bourré sa pipe de tabac, un qui sentait le miel, avant de soupirer dans un tourbillon de fumée bleue :

« Ton père, enfin mon fils, il confond tout. Vois-tu, mon petit, il y a ennui et ennui. Sans doute, ne connait-il que le second, celui qui fait dire à la plupart : je m’emmerde. Emile, il aime trop les chiffres. Il en est prisonnier. Les chiffres, c’est comme avec les soldats. Avec eux, tu ne peux rien faire. Ou ils s’alignent ou ils ne s’alignent pas. Ils n’ont pas d’autre choix que d’obéir, comme la plupart des êtres humains.

– Et qu’arrive-t-il, Grand-père, s’ils ne s’alignent pas ?

– Ils meurent, d’une façon ou d’une autre… Ils cessent d’exister pour les autres, ils sont en dehors du rang, ils comptent pour du beurre. On ne les voit plus. Au pire, on les tue. L’Emile, il est en dehors du rang, loin des fracas de la vie. Au fond, il ne le sait pas. Il ne s’ennuie pas, le temps ne le lui permet pas, il s’emmerde.

– C’est quoi la différence, Grand-père ?

– Imagine Antoine, le temps comme quelque chose de matériel, du papier, un tissu, n’importe quoi que tu peux plier. Et devant, toi un mur. A buter contre ce dernier, le papier va se froisser. Au début, ce mouvement va être très rapide, puis la matière s’accumulant, se ralentir jusqu’à s’arrêter. Quand tu t’ennuies, le temps semble se figer lentement malgré toi. Quand tu t’emmerdes, tu es spectateur de ce mouvement, tu es le temps qui s’écoule à grosses gouttes huileuses, c’est interminable, douloureux. Il prend tout la place en toi et te lessives l’esprit puis le corps, te laissant complètement désemparé. Tu deviens sa marionnette, un automate obéissant comme pour Emile avec les chiffres. Tu ne t’arrêtes jamais, tu te remontes même tout seul. Tu subis le temps, tu subis ta vie, tu te dessèches sur pied, comme ton père. L’ennui, c’est autre chose. C’est doux, cotonneux. Tu t’y enfonces doucement. C’est comme si tu dormais tout en étant parfaitement éveillé. Au début, cela peut te paraître long et difficile à supporter. Mais passé un certain temps, plus rien ne bouge en toi. Tu es même persuadé que tu es devenu incapable de faire quoique ce soit, même de penser. Et c’est justement à ce moment précis que tout devient possible.

– Je ne comprends pas bien, Grand-père…

– Je recommence : quand tu t’emmerdes, vous êtes deux, le temps et toi. Quand tu t’ennuies, le temps et toi finissent par ne faire qu’un. C’est un peu comme les ours quand ils hibernent. A les voir comme ça, immobiles, roulés en boule et en train de roupiller, on croit que rien ne se passe alors qu’ils sont en train de se préparer, autant leur corps que leur esprit, à entrer en renaissance avec le printemps. Avec l’ennui, c’est pareil. Tu crois que rien ne se passe, mais quand tu en sors, parce que tu en sors toujours, être chiffonné n’est pas un état naturel ni pour le papier ni pour le tissu et jamais le temps ne se fige réellement, tu découvres avec surprise que ton esprit déborde d’idées nouvelles et ton corps, de vigueur. C’est un peu comme si tu avais médité sans l’avoir décidé. C’est un temps plein, une accumulation d’instants vacants. Mais attention, l’ennui, c’est pour les fous et les poètes. Il faut savoir perdre du temps pour en gagner. »

Aujourd’hui, j’enterre mon père. J’ai vingt ans et Grand-père me manque.

 

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 04/01/2015
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