L’amour n’est pas un enfant de Bohème

Voici un texte que j’ai écrit en pensant à Martin Eden de Jack London. Je venais d’en terminer la relecture mitigée

 

Ma chère Manon,

Tu m’as demandé, il y a quelques jours, si ton grand-père était le seul homme que j’avais aimé. Je ne t’ai pas répondu. Je n’ai pas voulu. Seul, le souci de vérité m’oblige aujourd’hui, autant par égard pour ta jeunesse que pour la vieille femme que je suis devenue, à retrouver la jeune fille que je fus, en un temps où être femme se résumait à l’obéissance au sexe masculin. Ne pas être un déshonneur ambulant pour ses parents était le second diktat qui stérilisait nos enthousiasmes. Je n’ai pas su affirmer mes refus. Pas par manque d’amour – celui-là, le premier, me brûlait – sinon par lâcheté. Je me demande parfois à te regarder si amoureuse, si câline avec ce jeune indien, si tu es consciente de la chance que tu as de pouvoir exprimer sans honte et sans culpabilité tes sentiments. Aurais-je fait la même chose que l’on m’aurait mise immédiatement au frais dans un couvent.

Lorsque nous nous sommes rencontrés, ce premier amour et moi, j’avais vingt-trois ans. Il en avait vingt. J’étais riche, il était fauché. Je faisais des études de littérature, il était brute de forge comme on dit, il lisait peu et savait à peine écrire. Mais il avait parcouru du nord au sud les veines du monde, s’arrêtant ici ou là pour travailler, le temps d’acquérir le moyen de poursuivre sa course. Il en savait nettement plus que moi sur la vie, j’étais imbue de ma culture, je croyais à son pouvoir sur l’ignorance. Je voulais une vie qu’un bonheur tranquille rendit exaltante, il voulait l’aventure, toutes les aventures. Âprement, goulument. Des coups de poing et des coups de gueule. De la passion, des voyages, de la folie. Je désirais la sécurité, le mariage, cette horreur ordinaire que j’allais honnêtement cultiver avec ton grand-père en lui donnant trois beaux enfants. Le quotidien, Manon, se résume souvent à l’addition des ruses que l’on invente pour l’enchanter. Non pas que ton grand-père soit dépourvu de toutes ces qualités qui font, dit-on, un époux d’excellence. Non pas que je n’apprécie point cet homme qui fut le compagnon de toute ma vie. Attentionné, tendre, bienveillant, travailleur… Enfin, toutes ces vertus qui transmutent le feu de la vie en un long ennui terne et prévisible et nous conduisent du convenu au convenant.

Mais l’aimer ? Non, c’est autre chose. Vois-tu, l’amour est une approximation de soi par l’autre. On s’y aveugle, on finit par s’y perdre. Finalement, on ne retient que notre seconde peau, celle d’homme ou de femme, qui eux tentent désespérément de se souvenir de l’enfant qu’ils furent. On s’en arrange, on finit par croire qu’elle nous sied à merveille. Elle nous emprisonne pourtant dans sa coque et nous contraint à demeurer d’éternelles chrysalides. Pour naître, il faut savoir mourir. De la chrysalide au papillon. Et cet exil est retrouvailles. Je n’ai pas su le saisir quand il est entré, son sac de marin sur l’épaule, ses cheveux longs en broussaille, sa clope vissée entre les lèvres, ses yeux d’océan noir, magnifique à te démâter comme une tempête, bouleversant d’innocence à te déjointer l’hypocrisie. Et pourtant, bien avant que nos regards se croisent, la certitude fulgurante que c’était lui, m’a traversée. C’est avec lui que je deviendrai femme. Je lisais en lui tout ce que j’étais ou désirais être sans avoir ni l’audace ni le cran pour l’affirmer. Son sourire insolent masquait à peine un dédain bienveillant envers tout ce qui ne s’était pas mesuré à lui à mains et à cœur nus, du moins me sembla-t-il. Car son regard empreint d’une franche curiosité démentait quelque peu cette impression. Je découvris plus tard que c’était une façon, une parmi d’autres et sans aucun doute la plus calme, de traduire son côté irrespectueux. Comment te l’expliquer ? Cela ne signifie nullement manquer de respect, sinon avoir confiance uniquement en ce que tu sens avec ta peau, avec tes tripes et non pas en ce que te dicte ta tête. C’est ne croire en rien que tu n’aies expérimenté et cependant, avoir une foi indéboulonnable en la vie. Cela lui donnait une formidable liberté. Je la voulais mienne, sans partage. L’amour n’est pas un enfant de bohème, tel le chante Carmen, il est cannibale. Il voulait être écrivain. Raconter la vie des autres en narrant la sienne. Hormis leurs peines, les gens n’ont souvent rien à se dire. Des sentiments contradictoires m’agitaient. J’étais partagée entre l’admiration devant l’opiniâtreté enthousiaste de cet être que j’aimais pour ce que j’en devinais et une colère sourde provoquée par son orgueil et ce qui me semblait être de la naïveté, presque de l’imbécillité. Comment pouvait-il présumer, lui, si ignorant de toutes les règles qui régissent le monde de l’argent que son talent suffirait à lui ouvrir toutes les portes de cette société de nantis dont il serait toujours exclu ? Les riches ne sauront jamais quelle pauvreté les habitent à vivre peinards ! Il courait à sa perte, il allait nous gâcher. J’ai commis l’erreur que commettent la plupart des femmes. Faute de pouvoir étreindre son univers, il fallait qu’il entre dans le mien, qu’il change et troque ses semelles de vent contre des patins domestiques. Il devait faire doucettement carrière, être socialement présentable non seulement afin de convaincre mes parents du sérieux de ses sentiments à mon égard, mais aussi pour préserver nos conventions. J’étais jeune et amoureuse. Je me croyais héroïque. Je n’étais qu’égoïste et prétentieuse. Une dame des bonnes œuvres faisant sa bonne action, à l’instar de ces célébrités qui prêtent leur nom à la misère du monde. Je l’aidais en misant inconsciemment sur son échec. Il devina ma fausseté et s’en alla, en me laissant ses mots : « aller au bout du monde pour un désir d’infini et découvrir dans l’infini, la limite du monde, de l’Homme, de toi, de moi. »

Ce qu’est devenu mon premier amour ? Un écrivain.

Ne fais pas comme moi, Manon. Prends le risque du cœur.

Je t’embrasse, ta grand-mère, Ruth.

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott, 2014  – mise en ligne le  01/03/2015
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