La matanza

Nouvelle
Dessin de Bansky

Le ciel glissait sa lourdeur orageuse sur la terre rongée de soleil. Appliquée, le sourire aux lèvres, Mathilde essuyait consciencieusement la lame tranchante d’une feuille de boucher. Elle ne s’en servirait plus jamais. Elle n’était pas sereine, elle ne sentait plus rien. Son mari n’était pas rentré. Sept longs jours… Où était-il ? Le couteau s’alourdit dans sa main et des gouttes de sueur glissèrent sur la lame en acier noir poli. Elle ferma les yeux et soupira. C’était un cadeau de son père, il le lui avait offert lorsqu’elle avait quitté son Estrémadure natale pour cette province de Valencia qui lui avait alors semblée si lointaine. Ses trois enfants dormaient et elle pria le ciel pour que le dernier-né âgé de neuf mois ne se réveille point. Elle regarda par la fenêtre et vit son visage amaigri s’encastrer comme un camaïeu dans le reflet confus des meubles – imitation chêne – de sa cuisine, qui se superposait à celui des arbres, désormais aussi stériles que les coteaux de la vallée de Ayora. En à peine trois ans, depuis qu’ils avaient creusé à flanc de montagne un gigantesque cimetière de déchets nucléaires qui enfouissaient dans de profondes cryptes non seulement ceux de la centrale la plus proche, celle de Cofrentes, mais aussi ceux de toute l’Espagne et peut-être, qui sait ?, ceux de nombreux pays d’Europe, la vie avait lentement quitté la terre dans l’indifférence générale. Les quelques manifestations désordonnées et clairsemées, les protestations peu fournies, se résumant souvent à des banderoles flottant mollement aux fenêtres et affichant un « non » sans conviction, avaient vite été bâillonnées par l’impuissance de la résignation. Celles des habitants de la vallée avaient été à peine plus vindicatives, tant les postes octroyés aux maires et conseillers municipaux des alentours avaient rapidement minoré quelconque velléité d’opposition chez leurs administrés. Il était de notoriété publique que celui de Zarra, village auquel appartenait le terrain qui avait également accueilli des laboratoires et leurs subséquentes expérimentations classées secret défense, avait touché de substantiels pots de vin. Les réseaux routier et ferré de la région, laissés à l’abandon depuis des décennies, avaient été soudainement modernisés dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres. Le travail étant rare et l’agriculture en voie de disparition, beaucoup y avaient vu l’aubaine d’une certaine sécurité financière dont toute la vallée bénéficierait. De plus, les politiques leur avaient martelé de manière obsessive que c’était la seule façon d’échapper au spectre des villages fantômes qui envahissaient peu à peu le territoire national et que la compagnie nationale d’électricité, propriétaire de la centrale, participait ainsi activement à la lutte contre le réchauffement climatique en diminuant considérablement l’émission de dioxyde de carbone. Ils avaient même insisté, courbes et statistiques à l’appui, sur le fait que l’eau du fleuve, le Jucar, qui alimentait la centrale et les robinets des consommateurs, était plus polluée par les résidus chimiques inhérents à l’exploitation agricole que par la contamination thermique ou radioactive. Comble d’ironie, il s’était avéré que l’un des financiers du projet et acquéreurs des terrains – et non des moindres – n’était autre que le président de l’un des plus grands clubs nationaux de football.

Mathilde scruta le ciel, cherchant dans la masse sombre du ciel le panache blanc qui désormais résumait pour chacun la météo locale, son absence signifiant un dysfonctionnement grave du réacteur. Mais tout cela n’avait plus d’importance. Elle passa son doigt sur le fil affûté de la feuille, la posa entre le désosseur à lame courbe, le couteau au tranchant court et rigide que l’on utilisait pour enlever les nerfs et les aponévroses et à côté de celui qui avait l’émouture la plus longue de tous et servait à trancher. La collection de son père ! Les couteaux de la matanza ! Entre ici et là-bas, des siècles s’étaient écoulés, et pourtant à peine une quinzaine d’années, presque l’âge de son aîné. Elle ouvrit la fenêtre et respira en petits coups saccadés, cherchant à retrouver dans l’odeur de la terre, la mémoire intemporelle de celle de son enfance. Mais cette terre là ne sentait plus rien. Elle n’était plus qu’une chair poudrée de blessures et chaque être encore vivant, sa honte inviolée. Ils mouraient tous, l’un après l’autre, l’un avant l’autre. On leur avait pourtant rabâché que tout avait été pensé et conçu en imaginant le pire, de la simple érosion des roches jusqu’aux séismes d’ailleurs improbables dans cette région. Mais dans leurs prévisions, toujours à court terme, les docteurs en blouse blanche du nucléaire, comme on les appelait ici, avaient oublié d’intégrer la principale : leur ignorance. Aux premiers vomissements, aux premières mauvaises fièvres, aux premiers saignements de nez, leur diagnostic avait été lapidaire, entre la bactérie tueuse ou versée dans l’art de la résistance médicamenteuse et le virus émergent. Le bétail non plus n’avait pas échappé à la sourde hécatombe ni à ses explications rationnelles. Il s’agissait sans doute de courants vagabonds – elle avait beaucoup aimé cette expression – émanant de lignes à haute tension enfouies dans le sol ou échappés de champs magnétiques inconnus. La stérilité patente des animaux et les premiers enfants malformés avaient figé la science dans un garde-à-vous désolé et réprobateur. Le nucléaire était une énergie propre et ses impondérables qui provoquaient des mutations génétiques, n’étaient en aucun cas héréditaires. Certes, il y avait des effets aléatoires, la leucémie de sa fille et le cancer de son fils en étaient peut-être la manifestation malheureuse, quoique – lui avait-on assuré – la gravité de leurs pathologies, si elles étaient effectivement radio-induites, ce qui restait à prouver, n’étaient pas fonction de la dose, sinon de la fréquence à l’exposition. Or les mesures effectuées sur le site par les techniciens ne révélaient rien d’anormal. Quant à son dernier, sa malformation se devait certainement à un accident chromosomique, comme il en arrive parfois sans que l’on puisse les prévoir. La multiplication des cas avait cependant fini par écorner leur assurance. Leur quantité rendait les réponses de plus en plus évasives et confuses. Un périmètre de sécurité avait été mis en place. La vallée d’Ayora avait été déclarée zone d’exclusion. Les scientifiques-technocrates avaient promptement plié bagage. Il avait été interdit à quiconque d’en sortir et encore plus d’y entrer, la maintenance du site étant désormais assurée par un personnel aussi malade que les habitants des villages de Teresa de Cofrentes et de Jarafuel.

La jeune femme plia soigneusement le torchon de cuisine en coton rose dont elle se servait uniquement pour nettoyer la lame des couteaux. Combien de fois avait-elle effectué ce geste ? Des dizaines, des centaines ? Et avant elle, son père, avec le même torchon. Son corps amaigri lui parut peser plus lourd que le plomb. Elle tira une chaise, s’y laissa tomber et posa ses deux mains à plat sur la table, de part et d’autre des couteaux, tout comme son père le faisait aux premières lueurs de la matanza. Renversant la tête en arrière, elle ferma à nouveau les yeux et chercha à s’en rappeler minutieusement ses rituels.

C’était l’époque où de génération en génération, l’on abattait les cochons noirs et gras à demi-sauvages, gavés de glands, dont la chair veinée allait à son tour nourrir toutes les familles du village, durant une année. Aux pluies automnales succédaient les brouillards matinaux et les gelées hivernales qui habillaient de givre la blessure ouverte et saignante des chênes-liège, contrastant avec la silhouette noire et fantomatique des chênes verts. Au jour choisi, un jour de froid sec qui vous piquait les joues, son père venait la réveiller à l’aube. Les paupières lourdes, le corps encore chaud de sommeil, sa main dans la sienne, elle se joignait à la file des silhouettes chuchotantes et familières qui s’égaillaient aux premières effluves du chocolat brûlant et sucré, où chacun trempait les churros craquants parfumés à la fleur d’oranger. Dans le patio, luisante sous le feu des souches de chêne et des brassées de genêts, la banquette du sacrifice était dressée. Lui répondait un alignement minutieux de pétrins, de chaudrons, de bassines et autres ustensiles prêts à recueillir la chair et les viscères de l’animal sacrifié. L’aurore sabrée de ses grognements se fermait alors sur le silence des hommes. Extirpé de la porcherie où on l’avait enfermé quelques heures auparavant avec ses compagnons de pâturage, le cochon était alors entravé, puis poussé et tiré, traîné et couché sur la banquette patinée du sang de tous ceux qui l’y avaient précédé. Mathilde avait toujours détesté cet instant, celui où les hurlements stridents des porcs résonnaient dans les rues vides et pétrifiaient d’une violence maîtrisée et sépulcrale le cœur des bêtes et des hommes. C’est alors qu’elle avait compris qu’il fallait tuer pour manger et que cuisiner n’était rien d’autre que l’art d’accommoder des cadavres. Jamais la chasse aux palombes ne lui avait procuré cette évidence assassine. Le fusil donnait la mort, mais celle-ci demeurait lointaine, anonyme. On n’en percevait ni la trace ni la douleur, le volatile tombait sans un cri en un ultime vol gracieux, une soyeuse hyperbole de plumes. Combien de fois, au contraire, avait-elle vu s’inscrire dans les yeux exorbités de l’animal, une terreur affilée, aussi aiguisée que le couteau qui tranchait sa gorge palpitante, aussi borborygmique que les soubresauts épileptiques qui rythmaient son agonie ou le sang qui rougissait en longs jets sporadiques les avant-bras de l’abatteur. Combien de fois y avait-elle mesuré sa propre mort, s’imaginant couchée sur cet autel improvisé, décapitée d’un coup sec et précis ! Mais son épouvante avait toujours été éphémère. Le temps que l’animal exhale son dernier râle, qu’un chou bouche la plaie béante et que sa peau, léchée par les flammes, commence à grésiller, chacun retrouvait son entrain, avant de retourner à l’ouvrage, dans la saveur des légers gâteaux à l’anis ou ceux plus pâteux, faits d’un mélange de miel et de saindoux. Fusaient les rires, grasseyaient les plaisanteries, s’entonnaient les chansons, tandis que torchons et tabliers se maculaient de rouge. Tous s’affairaient renouant dans l’économie précise et cadencée de leurs gestes avec ceux hérités de leurs ancêtres. Une fois l’animal écorché et ouvert en deux, ses viscères nettoyées et mises en attente dans des pétrins, les hommes découpaient habilement jambons et filets, côtes et côtelettes et autres parties nobles qu’ils engrangeaient dans des jarres en terre cuite, avant de plonger la graisse dans le gros sel, tandis que les femmes préparaient l’assaisonnement des boudins aux oignons et aux pommes de terre, des chorizos au piment et autres saucisses. Aux plus jeunes, revenait le nettoyage des intestins. Une belle bataille autour de la source d’eau glacée – bientôt rougie elle aussi – qui alimentait le puits du village. Les plus âgés des garçons avaient droit à une gorgée d’eau-de-vie, les filles à une tasse de café noir brûlant et épais, un café de puchero que Mathilde avait continué à préparer, répétant les gestes de sa mère et avant elle, de sa grand-mère, des lignées de femmes, avant que l’utilisation exclusive des dosettes ne leur soit imposée par mesure de protection sanitaire, leur avait-on commenté. Elle se revit, soufflant dans les vessies qui devenaient ballons entre les mains des enfants. Elle se revit dessinant sur le sol avec sa sœur d’immenses fleurs en boyaux qui à leur tour, se transformaient en jeu de marelle. La matanza était un long jour de fête et de repas partagés où les migas, un ragoût de pain frit avec des lardons, se poussaient à fond de gorge avec des lampées de vin de pitarra, un vin aigre élaboré à la maison, où les cuisses des hommes claquaient de contentement, savourant à l’avance le chevauchement amoureux de leurs compagnes, le curé célébrant ce jour-là par d’amples coups de goupillons, les noces de la mort et de la vie.

Mathilde se leva, repoussa doucement la chaise avant de l’appuyer à nouveau contre la table, le corps tendu, sur le qui-vive, épiant le moindre bruit. La voix de son mari résonna dans sa tête.

– Quatre jours, Mathilde, si je ne suis pas là dans quatre jours, fais-le… Je serais mort de froid ou de faim, à moins que les radiations ne me tuent avant.

Sept jours, elle avait attendu sept jours. Le revolver luisait sur la table, à côté des couteaux. Elle y mit quatre balles, l’arma et se dirigea en titubant vers la chambre où dormaient ses enfants. Une dernière matanza. Celle-là, juste par amour…

© L’Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  – 05/2014
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