La chronique de Didier Betmalle

IMPRESSIONS DE LECTURE

23 avril 2019

Je me suis fait ravir par ce livre. Tout de suite. 

J’ai lâché prise sous le coup de l’expérience terrible du tout début. 

Cela commence par une totale immersion au Mali, dans les bruits et les couleurs du marché de Ségou, puis dans l’atmosphère paisible d’un village. 

Et là, soudain, entre la sérénité que fait régner autour d’elle Djouma la magnifique et la violence d’une tentative de prise d’otage, le contraste vous déchire. Cela vous arrache à votre quiétude.

Sous le choc, je suis sorti de ma peau pour entrer dans celle, écorchée vive, d’Amah, et y vivre, dès ce moment, un surprenant, un fastueux, un bouleversant voyage intérieur.

Amah… une belle jeune femme douée de nombreux talents, forte et fragile, experte en art martial indien, bikeuse amoureuse de sa Triumph Bonneville, universitaire surdouée spécialiste en langues anciennes, conservatrice de bibliothèque, fille d’une mère parsi et d’un père irlandais, endeuillée par la disparition de son frère aîné, et animée par l’impérieux besoin de se rassembler, de remettre de l’ordre dans sa mémoire… 

« — (…) Je ne suis pas entière. Des morceaux de moi sont en Inde, d’autres sont restés au Mali, d’autres accompagnent je ne sais où mon frère, et d’autres enfin, sont ici. Vous ne parlez pas à une identité pleine et entière, mais à un puzzle. »

Je me suis rallié à sa quête de reconstruction identitaire et me suis lancé dans un parcours à vous tourner la tête, tant les mondes traversés sont fantasques et joyeux, mais aussi saturés de savoirs et de savoir-être. 

C’est un tourbillon de rencontres avec des personnalités exceptionnelles, chacune porteuse d’une expérience humaine originale, profonde, sensible, et pratiquant l’art de vivre selon le cœur. Plus précieux et émouvants les uns que les autres, tous ces moments suspendus hors du temps on les dirait sortis d’un conte merveilleux, mis en scène par un magicien appelé Aedan. 

Cet Aedan, ce poète et musicien, ce philosophe en acte, épris de liberté totale et de cohérence, de gratuité absolue, qui sème la gaité dyonisiaque partout où il passe, c’est le frère d’Amah. Sa présence fantomatique guide et précède les pas de sa sœur, jalonnant sa route de lettres-repères adressées à son Bonheur de sœurette

Il semble qu’avant de disparaître dans un accident de voiture il ait organisé l’itinéraire et les connexions de ce voyage vers l’Orient, avec le souci d’en préparer les moindres détails, d’y implanter les déclencheurs et les catalyseurs adéquats, afin qu’Amah, arrivée à son terme, se révèle plus sûrement à elle-même et retrouve enfin son intégrité.

Roman d’aventure philosophique et musical, mais aussi romance bolywoodienne de cap et d’épée, foisonnant d’individualités hautes en couleur, Yek Do Se se prête à tous les niveaux de lecture. La parabole centrale est celle du voyage vers l’Orient de soi, point cardinal où sont possibles les retrouvailles avec les trésors de l’enfance enfouis dans la mémoire “intelligente”. Cette mémoire qui « nous protège en dépit de nous-mêmes de choses qui pourtant ont une importance capitale, puisqu’elles nous construisent »

Le moment venu, quand nous sommes prêts, ces choses qui forment le noyau de notre être nous sont rendues. Se produit alors une sorte de renaissance, où ce qui nous constitue “à cœur” cristallise sous nos yeux. Alors, une lucidité totale nous illumine.

Sur ce thème majeur se greffe une multitude de thèmes qui sont les affluents habituels de l’écriture de Mélanie Talcott : l’art de faire et de partager la musique, la cuisine, la pratique des arts martiaux, la pratique de l’amitié et de la solidarité telle une discipline fondamentale liée au don de soi, au lâcher prise ; l’Inde comme creuset paradoxal où les enfants démunis et leurs parents sont riches de dignité et de résilience, et bien d’autres sujets qui courent dans les veines généreuses de ce livre entièrement consacré à l’amour : Jusqu’où peut-on aimer ?

La rage de dire chez Mélanie Talcott engendre une profusion de “personnages” incarnés à un tel degré de vérité que ce ne sont pas des protagonistes que le lecteur rencontre, mais des individus, des personnes qu’il écoute, subjugué par leur aisance à exprimer avec raffinement et vigueur leurs expériences, leurs convictions, leurs sentiments profonds, parfois avec la véhémence et la dureté de ceux qui donnent sans retenue, comme dans un combat à égalité où, assuré des capacités de l’autre à les recevoir et les digérer, on ne retient plus ses coups.

Des coups de ce genre, il en pleut sur Amah, tout au long de son voyage, distribués par tous ceux qui l’aiment et l’accompagnent. Il y a ainsi des lieux et des moments clefs où la parole vraie joue un rôle déterminant : 

Neill, son ami et patron, à Cork : « — Amah, il te faudra comprendre ce que signifie réellement la souffrance. Elle ne se résume pas à la douleur. Pour qui sait y être attentif, elle correspond aussi à l’ouverture d’un nouveau territoire. Tu es au bord de ce territoire et tu dois le conquérir. » 

Sarah, la femme de son oncle David, à Galway : « — Au fond, nous sommes tous des voyageurs, des émigrés. Il n’y a pas une seule personne au monde qui ne le soit pas ! Pourquoi ? Parce que nous sommes tous hantés par la nostalgie d’un moment de l’enfance où nous avons été particulièrement heureux. Ou plus exactement innocents, et bon dieu, que ne donnerait-on pas pour retrouver ce moment ! » 

Pia, magnifique nonagénaire excentrique, amie d’Aedan, à Venise : « Ne pleure pas, jeune fille. L’amour est intemporel, immuable, inconditionnel et existe au-delà du terrestre. Vivants ou disparus, nous restons liés les uns aux autres. L’éloignement et la mort n’abrogent jamais cette loi. Car c’est une loi. Tous les êtres que j’aime ou que j’ai aimés continuent d’irradier leur présence en moi. » 

Shirin, la femme du maître de musique, à Istamboul : « — Vois-tu Amah, on ne sort jamais de soi, on ne fait qu’intégrer l’autre, me dit-elle doucement. » 

et Ratan, l’ami d’enfance, partout et toujours aux côtés d’Amah : « — Tu sais Princesse, pour atteindre le but, il faut savoir aussi l’abandonner. »

Il faut prendre le temps de vivre l’expérience multisensorielle qu’offre ce livre, l’aborder comme un repas festif aux multiples services, se déroulant sur plusieurs jours, accompagné d’improvisations musicales endiablées, de chants, et d’hommages vibrants à la vie, à l’amitié, à l’amour. Le lire sans pause c’est bâfrer et gâcher tout le raffinement des ingrédients qui le composent. 

Pas question de se goinfrer à jet continu ! 

Mieux vaut s’arrêter pour écouter une œuvre musicale citée par l’auteur, qui transcende l’ambiance d’une scène, s’arrêter pour méditer sur une parole simple aux échos profonds, laisser son palais s’ouvrir aux flaveurs d’un cépage évoqué, suivre l’envol de l’esprit parti à la poursuite d’un souvenir de déambulation dans le vieux ghetto de Venise, se replonger dans l’onirisme des œuvres de Félini et d’Hugo Pratt, s’émouvoir jusqu’aux larmes d’une beauté ou d’une blessure, ou d’une action collective tournée vers l’entraide, satisfaire sa curiosité en courant les sites web sur les instruments de musique indiens et turcs, sur les arts martiaux indiens et chinois, prendre le temps de se perdre dans la Turquie d’Ara Güler, photographe arménien, vibrer avec la voix de Madeleine Peyroux, sentir la force picturale de cette image : « Le soleil pastillait blafard dans un ciel mou et cotonneux. » 

L’écriture de Mélanie Talcott est rigoureuse et sensible, tendue toujours vers la perfection de la forme. Car son défi est rude : elle dirige une œuvre polyphonique. Elle donne à entendre un ensemble choral composé de voix très singulières. Chacune d’elle résonne et doit prendre sa juste place dans l’harmonie d’ensemble : 

Amah, Neill, Souleymane, Djouma, Aedan, Feroza, Barry, David, Sarah, Sean, Kathy, Vieux Jack, Arizona, Ratan, Abeba, Pia, Luchino, Tazio, Francesco, Silvio, Aaron, Jâlal, Shirin, Mohamed, Kumar, Somesh, Dada Zahhak.

La puissance de l’écriture vient de cette profusion maîtrisée qui restitue parfaitement la diversité du vivant, et à travers l’art du dialogue, du portrait et du paysage, l’enrichie d’une dimension psychologique donnant du nerf et du relief à la dramaturgie.  

Ici le portrait de Francesco Gobetti, luthier de son état, observé par Amah :

« Je le regarde pensive. Son comportement est d’une labilité fascinante. Toujours en mouvement et tout en geste. Sa voix agréable oscille sans essoufflement entre graves et aigus, en suivant les inflexions de ses émotions et des pensées. Il crie, éructe, braille même, murmure ou soupire, rit ou s’esclaffe. Ses yeux s’écarquillent, se ferment, se fixent ou se froncent jusqu’à l’oblique. Son regard brille de malice ou noircit de consternation, fulgure de colère ou vous emprisonne. Sans jamais tomber dans la vulgarité ou le ridicule. Au premier abord, on peut s’y tromper et le prendre pour un détraqué par l’âge, voire pour un bipolaire. Rien de plus faux. Francesco se travestit avec brio en un personnage baroque cachant sous un masque changeant sa lucide mélancolie. »

Ici une marine, de facture romantique à la William Turner, qui traduit l’émotion d’Amah : 

« Des paquets de mer s’écrasent sur la falaise, vaporisant sur sa crête de hautes gerbes d’embruns. Les cris de nombreux oiseaux agrippés aux vires rocheuses strient de leur vacarme le ressac sourd et monotone des vagues. »

Yek Do Se… Trois notes qui vibrent mystérieusement tout au long du livre, comme les premières mesures d’une comptine perdue dans les tourbes de la mémoire, un souvenir instable qui échappe à l’appel obsédant du présent, résiste aux coïncidences, se refuse à jaillir, puis finalement, par la grâce de la présence d’Arizona – accoucheuse accomplie –, s’épanouit, comme un origami fleurissant à la surface d’une coupe parfumée, exposant tous les détails de ses plis, leurs couleurs, leurs prénoms, leurs visages, leurs histoires, révélant l’origine de cette source infinie d’amour qui coule depuis Panchgani jusqu’à Galway en passant par Istanbul et Venise.

Yek Do Se… Jusqu’où peut-on aimer ? À lire absolument.

 

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