Des encres sur le papier

Interview publiée sur Des encres sur le papier, fin mai 2015

D’où vous est venue cette passion pour l’écriture ?
Il ne faut pas déconner, tout de même. J’entends et je lis ici et là que des écrivains chevronnés ou des auteurs avec plus ou moins de notoriété sentent la vie leur filer entre les mots dès lors qu’ils ne peuvent plus les aligner avec une régularité de métronome. Que leur vie perd son sens. Il faut croire qu’elle en avait bien peu ! Ecrire et en général, arriver à exprimer avec bonheur, c’est-à-dire en cohérence avec ce que l’on est profondément dans notre solitude et richesse d’être humain – et cela n’implique pas forcément d’avoir un talent à être un médaillé médiatique de la renommée -, est un luxe inouï. Ou alors allez dire à tous celles et ceux pour qui la guerre, la faim, la pauvreté – sans parler de leurs convictions politiques ou de leurs croyances religieuses – minorent la probabilité qu’ils ont d’être encore en vie dans la minute qui suit, que vous priver de cette liberté de créer – avec tous les rites qui l’entourent – est une lente agonie. C’est complètement impudique ! Il serait plus exact de se demander pourquoi on le fait et non comment. Le comment est toujours anecdotique. Le pourquoi oblige à l’honnêteté et c’est là où l’affaire se corse. Les réponses se font souvent évasives et on se retrouve devant ce pathétisme de l’artiste qui sans son public, sans la scène, sans les paillettes et les applaudissements, sans spectateurs – et sans lecteurs pour l’écrivain – qui lui assurent sa pérennité spirituelle et ne l’oublions pas financière, se sent démuni, inutile, mort. Pour en revenir à l’écriture, je dirais – pour faire court – qu’il y a deux types d’écrivain. Il y a celui qui veut en faire son job, être un professionnel de l’écriture (ou cinéaste, chanteur, peintre and so on). Quel que soit le genre dans lequel il excelle, il cisèle ses pitch confits de virtualité autour d’ingrédients invariants, selon les tendances du moment : une intrigue qui manage du suspens, de l’amour savamment dosé entre cœur et cul, un peu d’exotisme anthropologique et des shoots de perversion qui nous rappellent quand même dans quel monde l’on vit. Il écrit pour écrire. La forme, il s’en fout un peu, c’est le fond qui compte. Preuve en est que si l’on faisait des dégustations à l’aveugle de tous ces bouquins interchangeables qui constituent les hedge funds des grandes maisons d’édition, il serait sans doute bien difficile de savoir qui a écrit quoi. C’est ce que j’appelle de la littérature de variété. Elle se consomme massivement avec la même facilité qu’elle s’oublie. Elle est facultative. J’ai lu récemment Mirage de Douglas Kennedy et, dans le même temps où j’ai pensé que ce livre pourrait illustrer mon propos, il m’a fallu un moment pour me rappeler de quoi il parlait. La mode est aux hommes manipulateurs, mythomanes ou pervers narcissiques. L’auteur sacrifie à la mode. Lectorat assuré, ventes qui s’envolent et de multiples traductions. C’est un choix, ce que l’éditeur Michel Lafon appelle le « feel good », ce que veulent les gens actuellement, dit-il. Il faut indubitablement un savoir-faire certain pour parvenir à écrire ce genre de livre. J’en suis aussi admirative qu’incapable.  Pourquoi ? Ecrire, disait Enrique Vilas-Mata, c’est cesser d’être écrivain. C’est là, pour moi, ce qui définit le second type. Il n’y peut rien, il ne peut y échapper, tout ce qu’il vit l’en éloigne et l’y ramène. Cette faculté créatrice appartient à sa nature profonde. Il est son propre témoin, mais aussi celui de tous les autres et à le lire, une intimité complice et intemporelle se crée. On se reconnait. Cela m’est arrivé avec Dostoïevski. J’étais dans le métro, je lisais en marchant et tout d’un coup, il y a eu un désajustement. Plus de métro, plus de XX° siècle. J’étais dans le marché qu’il décrivait, j’étais ce marché, le bruit, les odeurs, les mouvements, les gens. Une fois fermé ce genre de bouquin, on demeure imprégné de ce qu’il nous raconte. On allume une clope, on regarde par la fenêtre, un peu vague, un peu ému, indécis, presque éméché. Le livre continue de nous parler. Il fait désormais partie de nous. C’est une rencontre empathique, magique, parfois douloureuse. On y a été réceptif non seulement par qu’il arrive au moment pile qui nous correspond, mais aussi et surtout parce qu’il a quelque chose à nous dire. Il nous parle de nous, de l’autre, de tous les autres, souvent à rebrousse poil. Il nous fait percevoir quelque chose à laquelle la plupart du temps, la trouille nous fait tourner le dos, une liberté belle et effrayante à la fois, à portée de trois fois rien… de nous. On pressentait ce qu’il allait nous raconter, même si on n’avait pas forcément envie de l’entendre. Il nous a fait grandir. On a changé. On se fout même de savoir qui l’a écrit, si c’est une femme ou un homme, si c’est son premier ou dixième bouquin, de quel bord sexuel il est, s’il est gros, maigre, moche, jeune ou vieux. On aimerait juste avoir la possibilité de prendre un pot avec lui ou elle, de lui serrer la main comme à un pote, comme à un vigneron qui fait amoureusement un bon vin  et de lui dire que ce qu’il a fait, c’est bien, c’est utile. Qu’à le lire (ou à le boire), le monde est soudain devenu plus humain.

Quels sont les auteurs qui vous ont inspiré(e) ?
Je n’en sais rien. J’ai eu des périodes. Quand j’étais môme, ça fonctionnait par collection, rose, verte, rouge et or, etc. Ensuite, je suis passée des contes et légendes de France et d’ailleurs, des biographies de musiciens classiques aux polars en tous genres. Un fouillis traversé par les écrivains obligés pour cause de programmes scolaires et d’autres, au petit bonheur, avec une règle. Lire tout ce qu’il m’était possible d’un écrivain avant de passer à un autre, qu’il me plaise ou non et quand ils étaient en couple, je lisais les deux. C’est ainsi que j’ai lu tout ou presque Henry Miller et que je me suis « tapée » l’œuvre d’Anaïs Nin. Pareil pour Sartre et Beauvoir. La liste est longue, très éclectique, internationale, (avec un penchant actuel pour le Japon), et toujours en cours, excepté pour ce qui concerne la science fiction ou la fantasy. Ça ne me parle absolument pas, sauf la trilogie de Tanith Lee. Pour le reste, je suppose qu’ils ont tous apporté et continuent à apporter quelque chose à mon édifice, dans l’ajout ou la soustraction. C’est inconscient, je pense. Mais si je devais ne choisir qu’un seul livre, j’en garderais trois : Les Cavaliers de Kessel, un bijou tant sa lecture stimule nos cinq sens, La main coupée de Cendrars et Amalia la Petarda de Victoriano Crémer, un joyau méconnu de la littérature espagnole.

Parmi tous vos romans, de quels personnages êtes-vous le plus proche ? Pourquoi ?
Je n’en sais rien non plus. Je ne cherche pas à me reproduire et encore moins à me raconter. Ça ne m’intéresse absolument pas. Dans mon dernier livre Goodbye Gandhi, le personnage principal est l’Inde et huit gosses malmenés à qui la vie offre une résilience au prix d’une autre vie. C’est ce qui arrive à des milliers d’enfants tous les jours, partout dans le monde. Les trois quart du temps, on s’en fout et encore faut-il que cela vire au fait divers pour attiser un instant notre attention éplorée ! Au milieu, des adultes, des anonymes, des gens bien qui essaient de garder le cap, de rester propres et généreux envers et contre tout leur propre malheur, comme le marchand de thé Dilip, et puis d’autres, comme Monique Duchemin et tous les touristes du sexe, pour qui la jouissance sous toutes ses formes vaut tous les nirvanas et toutes les lâchetés. La plupart de ces personnages n’est pas fictive. Je peux mettre un nom, une odeur, des sons, des couleurs, des rires, des larmes aussi, derrière bon nombre d’entre eux. Les faits sont réels. J’ai passé cinq ans en Inde. Ils font partie de moi, elle fait partie de moi. Je ne sais pas exactement comment. Parfois, je l’aime. Parfois je la déteste.

Comment vous sentez-vous à l’approche de la sortie d’un de vos livres ? 
Rien de particulier. Quand Amélie Nothomb – ou d’autres d’ailleurs qui se disent enceint(e)s – parle d’accouchement, ça me fait marrer. Je suis soulagée, voire ravie, quand l’écriture du livre est terminée. Passer à autre chose, descendre du tortillard que représente sa rédaction, prendre le temps de faire ce que j’ai délaissé et qui a aussi son importance. En outre, comme je l’édite moi-même – par choix -, l’attente jubilatoire est minorée d’autant.

Comment réagissez-vous face aux critiques négatives ?
Comme pour les positives, du moment qu’elles sont argumentées et constructives, elles ont toutes deux leur utilité relative. Si les premières virent à l’éloge dithyrambique et les secondes à l’insulte, je passe.

Avec quel(s) auteur(s) aimeriez-vous travailler ?
Sincèrement, avec aucun. Par contre, partager un moment d’amitié avec eux, pourquoi pas ?

Cela a-t-il été compliqué de faire publier votre premier manuscrit et comment cela s’est-il passé ?
Non, dans la mesure où très vite, j’ai décidé de publier moi-même mes ouvrages. Je ne suis pas patiente. Attendre la réponse hypothétique d’un éditeur, ce n’est pas mon truc, d’autant plus que l’on n’a pas affaire à une personne en particulier, mais à une entité qui fonctionne souvent en vase clos avec des objectifs qui nous sont complètement étrangers. A ce sujet, deux choses. Je n’aime pas le terme d’auto-édité qui véhicule une idée réductrice, quasi castratrice, tant elle signe pour beaucoup, lecteurs inclus, la fin de non-recevoir d’une quelconque maison d’édition et par conséquent, un ouvrage de piètre qualité. Je lui préfère le terme d’indépendance. En ce qui me concerne, c’est un choix irrévérencieux. Pourquoi adhérer à un microsystème, celui de l’édition, qui est géré par les mêmes règles que le macro-système dont on déplore, de plus en plus, la croissance exponentielle de ses abus ? J’y vois une incohérence presque politique. C’est comme le type qui prônerait le bio et qui pour avoir la paix avec ses gosses, leur donnerait des MacDo à manger. Et soyons clair… Je lis beaucoup, et il y a autant de bons livres et de nullités publiées par les maisons d’éditions, quelle que soit leur taille, que par les indépendants.

Avant de publier un livre, le faites-vous lire à des personnes de votre entourage ?
En premier, à mon compagnon, critique acéré. Quand c’est nul, et cela arrive, sa phrase clé est : là, tu fais de la littérature de gare ! Après, grâce à Internet, je demande à des amis virtuels, cinq au maximum, s’ils veulent bien se prêter à cet exercice. Ils n’ont pas le même âge et viennent de tous les milieux. Soit dit en passant, quand j’ai sollicité des auteurs, la disponibilité est rarement au rendez-vous et la sincérité, itou. Par contre, j’ai eu de belles surprises et au temps pour moi, un coup de poing dans mes préjugés. Par exemple, c’est un mineur de fond qui m’a fait la plus belle critique de mon premier livre, les Microbes de Dieu, qui n’est pourtant pas de la tarte à lire !

Quels sont vos projets ? 
Rester libre…

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore votre univers, que leur diriez-vous afin de les inciter à le découvrir ?
A lire ce que j’écris, textes et bouquins.

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